Pastel des Teinturiers

Famille : Brassicaceae

Nom latin : Isatis tinctoria L.

Caractères botaniques :

Isatis tinctoria est une plante bisannuelle ou pérenne à courte vie, en général monocarpique (elle meurt après avoir produit des graines), hémicryptophyte, à racine pivotante, tétraploïde (2n=4x=28).

La première année, la plante forme une rosette de feuilles basales pétiolées. Ses feuilles sont d’un vert un peu glauque, oblongues lancéolées, de 15-20 cm de long, avec un pétiole de 0,5-5,5 cm. Ce sont elles qui sont récoltées pour l’extraction du pigment bleu. La plante ne fleurit pas de toute la saison. Si la seconde année, les conditions environnementales ne sont pas favorables à la formation de graines, elle peut encore rester à l’état de rosette un an de plus.

Généralement la deuxième année, elle émet à partir d’un petit tronc de 4-5 cm au-dessus du sol, de une à cinq tiges dressées, robustes, qui peuvent atteindre 1,50 m de hauteur, sur laquelle s’étagent des feuilles sessiles de plus en plus petites, les inférieures oblancéolées, de 4 x 17 cm, les feuilles supérieures lancéolées, embrassant la tige par de longues oreillettes aiguës. Elles sont d’un vert brillant ou d’un vert bleuâtre (suivant les variétés), avec une nervure centrale blanche, bien marquée, large à la base. La pubescence est variable.

Les fleurs, petites, jaunes, sont groupées en grappes regroupées en panicules corymbiforme dressées. Chaque fleur est relativement petite (3-4 mm) et s’agite perpétuellement à la moindre brise parce qu’elle est portée par un pédicelle très fin. Elle se compose de 4 sépales jaunes, de 2 mm, de 4 pétales jaunes, en croix, de 3-4 mm de long, alternes avec les sépales, de 4 (+2) étamines (tétradynames), de nectaires annulaires, 2 carpelles ouverts soudés par les bords.

La floraison se fait en avril-juin. C’est une plante mellifère, visitée par les abeilles.

Les fruits sont des siliques de petite taille 10-20 mm de long, pendantes, de couleur brun noirâtre, oblongues en coin, atténuée à la base ; les graines sont brunes de 2-3 mm de long, ailées.

Ce sont les feuilles qui sont récoltées pour la production de teinture.

Caractères culturaux :

Le centre d’origine d’Isatis tinctoria est en Asie Centrale. La plante est spontanée en Afrique du Nord, en Europe (pourtour méditerranéen principalement) et en Asie occidentale, Russie du Sud-Est, jusqu’au Xinjiang (Chine).

Elle est assez rare, sur une grande partie de la France, mais commune en Corse.

Elle a été répandue par la culture dans toute l’Europe, particulièrement en Europe occidentale et méridionale depuis des temps très reculés.

Elle croît sur sols secs à assez secs, dans les friches, les bords de chemins, sur les dalles rocheuses, sur les rochers et les pelouses méditerranéennes. C’est une espèce thermophile.

Isatis tinctoria est considérée comme une plante envahissante dans une partie des États-Unis d’Amérique

Usages tinctoriaux

Précisons tout de suite que le terme « pastel » en français comporte trois acceptions : la plante Isatis tinctoria, la matière colorante bleue fournie par cette plante et la nuance de bleu clair fournie par cette teinture.

La teinture « bleu pastel » est extraite des feuilles de la plante. En Lauragais, jusqu’au XVIIe siècle, l’ensemble du processus d’extraction du pigment coloré se déroule sur environ deux ans : la première année, les cultivateurs de pastel cultivent, récoltent et produisent des boulettes de pastel déshydratées (ou cocagnes) qu’ils vendent à des collecteurs locaux, intermédiaires entre eux et les puissants marchands de pastel de Toulouse. La seconde année, ces collecteurs et ces marchands de pastel produisent la poudre tinctoriale (ou agranat). Les riches marchands pastelliers de Toulouse étaient aussi propriétaires de fermes et octroyaient des prêts aux petits paysans.

La description détaillée des procédés de fabrication du pastel en Languedoc, donnée par de Lasteyrie en 1811 ou par un historien contemporain Gille Caster (1998), peut se résumer ainsi :

Récolte :

Les feuilles des rosettes sont récoltées sur les pieds de pastel la 1re année

Broyage des feuilles dans un moulin pastellier (Thuringe, 1752)

Pigment indigo extrait du pastel

Les feuilles sont récoltées sur les pieds de quatre mois environ, issus de semis faits en début d’année. Seule une petite parcelle était préservée pour fournir l’année suivante des graines de semence.

Lorsqu’elles ont atteint leur maturité, les feuilles de la rosette, assez longues, se détachent facilement par simple torsion ou d’un petit coup de faucille. La récolte se faisait de la mi-juin jusqu’à fin septembren 1, en plusieurs prélèvements successifs. À chaque passage, on ne prélevait que les feuilles commençant à jaunir, parvenues à « maturité ». La quatrième ou cinquième coupe est de moindre qualité.

Les cocagnes :

Les feuilles récoltées sont en général lavées dans un ruisseau pour les débarrasser de la terre qui peut les souiller. Une fois séchées, elles sont portées au moulin pastellier le plus proche, pour être broyées moyennant une redevance. Là, elles sont écrasées pour en exprimer une pulpe. Un moulin pastellier est fait d’une grosse meule à axe horizontal tournant dans une auge de pierre où sont disposées les feuilles à broyer. La traction animale est préférée.

Après broyage, la pâte de pastel est mise à sécher en tas sous un hangar durant un temps variable suivant le lieu de fabrication. Une fois séché et durci, le pastel est écrasé et mis en boule à la main. Ces boules grosses comme le poing ou un peu plus, sont nommées « coques » ou « cocagnes » (ou coquagnes pour Caster) dans le Lauragais. Au fur et à mesure de leur fabrication, les cocagnes sont disposées sur des claies pour qu’elles continuent à sécher pendant un à deux mois. Quand elles sont bien déshydratées, les coques (nommées alors pastel de Cocagne) sont dures et ne risquent plus de se détériorer ; elles peuvent être transportées et être commercialisées pour servir à la préparation de la matière tinctoriale (ou agranat) utilisée dans les cuves de teinturiers.

L’agranat :

Les marchands de pastels acquièrent les cocagnes bien sèches auprès des cultivateurs et procèdent à une opération nommée agrenage. On retrouve dans les textes toujours les trois mêmes verbes occitan : agranar, banhar, virar, c’est-à-dire moudre, mouiller, remuer, nous dit Caster.

En début d’année, les cocagnes sont écrasées avec des maillets et éventuellement réduites en poudre dans un moulin. La substance est ensuite aspergée d’eau de rivière ou d’urine pour provoquer une « fermentation » : le pastel s’échauffe et fume, indique l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert. La pâte est remuée régulièrement à la pelle pour contrôler sa température et faire en sorte que le processus ne s’emballe pas ou ne ralentisse pas trop. La pâte émet des bulles et exhale une odeur ignoble qui oblige à travailler à la campagne, loin de Toulouse. Une fois sèche, la pâte de pastel fournit une poudre tinctoriale de couleur noire, nommée agranat.

L’agranat est mis en sac ou en baril pour être transporté. Convenablement stocké, il gardait ses propriétés colorantes une dizaine d’années.

Le pigment bleu pastel :

La compréhension des processus d’extraction chimiques du pigment indigo, réalisés lors du traitement du pastel, ne s’est faite que lentement au cours du XXe siècle (voir la section Composition chimique ci-dessous). La teinture bleu pastel s’obtient par oxydation du jus verdâtre tiré des granulés d’agranat. Il s’agit bien d’une teinture, qui se révèle par oxydation, et qui est ensuite d’une très grande stabilité.

L’usage du pastel comme pigment colorant est un sous-produit de la teinture : on recueillait l’écume à la surface des bains de teinture, et cette fleurée séchée donnait une poudre bleue utilisée comme pigment pour des peintures. C’est ce pigment incorporé à du carbonate de calcium qui permet l’obtention de bâtonnets utilisés pour dessiner, et qui a donné le nom de « pastel » à ces bâtonnets et à la technique artistique qui les utilise.

Teinture de cuves pour le pastel

Le pigment colorant indigo (ou indigotine) de l’agranat est insoluble et ne peut être utilisé directement pour teindre en profondeur les fibres de laine ou de coton. Il faut utiliser un procédé dit « de cuve » pour transformer l’indigo en une molécule soluble, par réduction en milieu alcalin (à pH autour de 10). On obtient du leuco-indigo, de couleur jaune verdâtre, qui pourra imprégner les fibres lorsqu’on les plongera dans la teinture. Quand on le retire du bain, le leuco-indigo s’oxyde au contact de l’air et redonne le pigment bleu, insoluble, déposé sur les fibres.

  1. Delaunay-Delfs et Marie Marquet proposent plusieurs techniques de cuve, naturelles ou chimiques, pour teindre au pastel, pour le particulier.

La cuve à l’urine fermentée est propice à la teinture de la laine. Pour obtenir un milieu alcalin (à pH ~ 10), on peut actuellement utiliser de l’ammoniaque, ou en obtenir comme les anciens, en laissant de l’urine fermenter pendant 2 à 3 semaines dans un récipient placé au soleil. On prend ensuite un grand récipient, dans lequel on place de l’agranat pilé à l’intérieur d’un sachet en mousseline, et on couvre d’urine fermentée. Il faut ensuite veiller à maintenir le mélange à la température de 30 à 40 °C, en remuant régulièrement le liquide sans l’agiter, jusqu’à ce qu’il devienne verdâtre et se couvre d’une pellicule aux reflets irisés. On trempe alors la laine dans le bain pendant une demi heure, puis on la sort et la sèche pour bien favoriser l’oxygénation. On répètera plusieurs fois l’opération.

La culture du pastel en Europe a décliné avec l’arrivée de l’indigo des Indes au XVIIe siècle, extrait d’un arbuste nommé Indigofera tinctoria. Elle a disparu presque totalement à la fin du XIXe siècle, à la suite du développement de teintures chimiques bleues. Actuellement, on assiste à des tentatives de remettre à l’honneur cette plante, pour ses vertus particulières. Un agriculteur de la Somme, en France, Jean-François Mortier, essaie de faire revivre cette tradition. À Lectoure, dans le Gers, un architecte décorateur belge, Henri Lambert, produit des teintures et des pigments de pastel avec des techniques nouvelles sans rapport avec la longue fabrication traditionnelle.

 

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